Evangile selon Saint Luc au chapître 1, versets
39-56
Homélie du Cardinal André
Vingt-Trois
Trois mois de bonheur. Entre Elisabeth et Marie sa
cousine, trois mois à savourer la joie des enfants qu’elles attendent, chacune : Elisabeth attend Jean-Baptiste qui a tressailli dans son sein et Marie attend Jésus. Pour chacune d’elles,
cet enfant qui va venir, qui est déjà présent, qui bouge et qui tressaille, c’est le signe de Dieu vivant. Trois mois de bonheur, trois mois de joie. Comme nous voudrions entrer dans cette joie,
partager ce bonheur, nous réjouir avec elles. Qui ? Qui voudrait ne pas être heureux ? Qui voudrait ne pas chercher le bonheur ? Personne. Tout le monde veut être heureux. Tout le
monde veut connaître le bonheur. Et pourtant… Pourtant, tout le monde ne le connaît pas. Alors peut-être faut-il chercher ensemble quelques instants la clef de ce bonheur que l’on cherche sans le
trouver, de ce bonheur que l’on croit avoir trouvé et qui se révèle moins « bonheur » qu’on ne le pensait et même quelquefois un peu malheur, ce qui fait qu’au lieu de se laisser porter
par la joie de vivre, l’allégresse, on est un peu écrasé par le doute, la mélancolie, la tristesse… On cherche toujours la clef. Qui nous donnera la clef du bonheur ? Qui sera capable
d’ouvrir pour nous la porte du bonheur ?
Voilà ce que nous allons essayer de comprendre en
regardant et en écoutant Elisabeth et Marie. Qu’est-ce qui les rend heureuses ? Qu’est-ce qui fait que Marie exulte de joie ? Qu’est-ce qui lui fait chanter
« Magnificat » ? Ce n’est pas la richesse : elle n’est pas riche. Ce n’est pas la notoriété : elle n’est pas connue ; pas encore ; elle le sera plus tard mais
elle ne sera plus sur notre terre. Ce ne sont pas les choses extraordinaires qu’elle fait : elle ne fait rien d’extraordinaire. Ce qui lui fait connaître la joie, c’est d’avoir cru à la
Parole du Seigneur. Elle a cru ce que Dieu lui a dit par le message de l’Ange, elle a cru que Dieu voulait faire quelque chose avec elle, elle a cru que Dieu faisait appel à elle pour changer
quelque chose dans ce monde. Elle a cru et elle a fait confiance. Cette confiance qu’elle a accordée à la Parole du Seigneur va changer toute sa vie. Non seulement elle va avoir un fils, mais
quel fils ! Non seulement elle va être témoin de ce qu’il fait : des paroles, des signes, mais encore elle va être entraînée avec lui jusqu’à donner tout ce qu’elle a : son fils,
son fils unique, qui sera cloué sur la croix. Malgré les épreuves, malgré les souffrances, malgré ce mal absolu, ce fils, qui est le don de Dieu, c’est sa joie.
Essayons cette clef du bonheur sur notre serrure,
sur notre vie. Où cherchons-nous le bonheur ? Qu’espérons-nous ? Où croyons-nous que nous allons trouver la joie ? On peut trouver un peu de joie en buvant, et on peut trouver
beaucoup de tristesse en buvant trop. Pas seulement parce que l’on a le vin triste, mais parce que la joie que donne l’effet artificiel laisse la place au vide. On peut trouver un peu de joie en
achetant beaucoup de choses, en courant le monde, en cherchant à vivre des « trucs » extraordinaires, mais ce que l’on achète s’use, se perd, ne nous plaît plus ; les retours ne
sont pas toujours joyeux, et il n’est pas donné à tout le monde de vivre des « trucs » extraordinaires. La joie, le bonheur que Dieu nous propose, il nous le donne gratuitement, sans
payer, sans argent. Nous y entrons en prenant l’eau et le pain et le vin qu’il nous donne et sa Parole qu’il met en nous. Alors, si vous voulez vraiment progresser sur le chemin du bonheur,
prenez ce petit sentier, où il y a quelquefois des pierres sous vos pas et des épines qui accrochent, mais où l’eau coule gratuitement, où le pain est partagé gratuitement, où le vin de la fête
est donné gratuitement, où la joie est donnée gratuitement.
« Cherchez le Seigneur pendant qu’il est
proche » : il est toujours proche, mais nous nous approchons. Il y a des moments où nous sommes un peu plus proches, et des moments où nous sommes un peu plus loin. En ce moment, nous
sommes un peu plus proches, grâce à ce que nous vivons ici : alors ,cherchez-le maintenant, pendant qu’il est proche, invoquez-le pendant qu’il vous écoute, parlez-lui dans vos cœurs,
faites-lui vos confidences ; parlez-lui de vos désirs, de vos espoirs, de vos doutes, de vos peurs, parlez-lui de ce que vous voudriez, mais par dessus tout, écoutez-le ! Ecoutez sa
voix qui vient toucher votre cœur. Elle vous indique le chemin du bonheur : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ». Celui qui veut connaître la joie doit apprendre à
aimer, pas apprendre à se faire aimer. Apprendre à aimer ; apprendre à se mettre au service des autres ; apprendre la joie d’avoir pu faire quelque chose d’utile pour nos frères ;
apprendre la joie d’avoir pu partager ; apprendre la joie d’avoir pu vivre ces quelques jours ensemble, même si c’est un peu difficile ; apprendre la joie de faire des choses que l’on
n’est pas capable de faire tout seul ; apprendre la joie d’entendre une parole, un chant, un silence, une présence.
Ce chemin, c’est le chemin de la sainteté. Le Christ
nous appelle à devenir des saints comme il est Saint. Nous devenons des saints comme il est Saint si nous apprenons, comme lui, à nous faire serviteurs des autres, à nous mettre au service des
autres. Pendant tout le temps de ce Frat, vous avez été accompagnés par des animateurs : ce sont des gens normaux, - enfin, en général (rires) - ; ils ont une famille, des activités,
des occupations, et ils prennent 3, 4 jours uniquement pour venir avec vous. Vous pouvez les applaudir… Certains sont des anciens du Frat, - pas des centenaires mais un peu quand même -,
quelques-uns ont témoigné devant vous : cela s’appelle se mettre au service des plus jeunes. Demain peut-être, dans 2, 3 ou 4 ans, on vous demandera à vous d’être animateurs. Vous aurez
sûrement autre chose à faire, de bien plus passionnant et de bien plus palpitant (cris : « Non »), de plus magnifique - prenez les noms de tous ceux qui ont crié « non »…
Se mettre au service des autres, voilà un exemple.
Avec vous pendant ce Frat, vous avez eu des diacres,
des prêtres, des évêques, qui ont été heureux de passer tout ce temps avec vous. Un certain nombre d’entre eux commencent, comme moi, à avoir des cheveux blancs, et même très blancs. Ceux qui les
remplaceront demain sont parmi vous. Comme nous sommes heureux d’être avec vous, - cela se voit assez, il me semble -, vous serez heureux si vous vous mettez au service de vos frères
(applaudissements). Répondez à l’appel du Seigneur ! Ne fermez pas votre cœur : vous connaîtriez le regret et la tristesse. Ouvrez vos cœurs ! Peut-être, quelques-uns et
quelques-unes d’entre vous, vous serez appelés pour rendre service à travers le monde pendant quelque temps ; vous serez appelés à aller partager ce que vous avez appris, vous serez appelés
à aller aider des pays plus pauvres. Ne fermez pas vos cœurs ! Ouvrez vos cœurs ! Beaucoup d’entre vous découvriront l’amour d’un homme et d’une femme, et ils seront appelés à devenir
heureux dans cet amour. Apprenez à devenir heureux par les autres, ouvrez vos cœurs. Dieu veut faire des vous des saints. Devenez des saints en devenant des serviteurs de l’amour. Pendant
quelques instants de silence, nous allons chacune et chacun d’entre nous accueillir la Parole que Dieu veut déposer en vos cœurs. Pendant quelques instants de silence, ouvrez votre cœur à l’appel
de Dieu. Vous savez que la Parole de Dieu ne quittera pas votre cœur sans avoir produit son fruit. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de
Paris
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