La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance.
La foi ça ne m’étonne pas.
Ça n’est pas étonnant.
J’éclate tellement dans ma création.
La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.
Ça n’est pas étonnant.
Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins
d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles
point charité les unes des autres.
Comment n’auraient-ils point charité de leurs frères.
Comment ne se retireraient-ils point le pain de la bouche,
le pain de chaque jour, pour le donner à de malheureux
enfants qui passent.
Et mon fils a eu d’eux une telle charité.
Mon fils leur frère
une si grande charité.
Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne.
Moi-même.
Ça c’est étonnant.
Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe
et qu’ils croient que demain ça ira mieux.
Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui et qu’ils
croient que ça ira mieux demain.
Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille
de notre grâce.
Et j’en suis étonné moi-même.
Et il faut que ma grâce soit en effet d’une force incroyable.
Et qu’elle coule comme une source, et comme un fleuve inépuisable.
Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu’elle
coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé
de mon fils.
Quelle ne faut-il pas que soit ma grâce et la force
de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante
au souffle du pêché, tremblante à tous les vents,
anxieuse au moindre souffle,
soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite,
aussi pure ; et invincible, et immortelle, et impossible
à éteindre ; que cette petite flamme du sanctuaire.
Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle.
Une flamme tremblotante a traversé l’épaisseur des mondes.
Une flamme vacillante a traversé l’épaisseur des temps.
Une flamme anxieuse a traversé l’épaisseur des nuits.
Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour
la création du monde.
Depuis toujours que ma grâce coule pour la conservation
du monde.
Depuis cette fois où le sang de mon fils a coulé pour
le salut du monde.
Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre
au souffle de la mort.
Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
Charles Péguy
In, le porche du mystère de la deuxième vertu.